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Transform'Her

La cage invisible


Comment le cinéma peut-il participer à la transformation et la réinvention du genre féminin ?

Après notre programmation consacrée l’an passé aux Sorcières cinématographiques, nous poursuivons l’exploration des images de la féminité au cinéma. Avec cette fois-ci la question de la construction même de cette identité féminine, que le cinéma a tant contribuer à façonner selon des codes et des esthétiques propres à chaque culture, Hollywood agissant comme un colonisateur puissant dans le monde entier. Le cinéma a toujours permis d’imposer les références dominantes de son époque, participant ainsi à la construction de cette cage qui a longtemps enfermé la femme, et qu’on pourrait résumer comme « la bonne épouse », et son pendant négatif, « la putain », la vamp, la femme fatale. 

 

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Image : Tout ce que le ciel permet, D. Sirk

Douglas Sirk, à travers son oeuvre d’une grande subtilité sur les rapports sociaux, a très bien su montrer l’aliénation de ses personnages de femmes bourgeoises interdites de vivre leurs passions, en particulier dans le sublime All That Heaven Allows (1955). Dans cette scène mémorable, c’est bien le cerf qui observe les humains enfermés derrière des barreaux, et non l’inverse. Et c’est paradoxalement un cinéaste réputé pour son rapport anxiogène avec ses comédiennes, Hitchcock, qui aura magistralement mis en scène la manière dont l’image des femmes tient de la construction, et d’une construction masculine en particulier. Dans Vertigo (1958) c’est le cauchemar que fait vivre Scottie à Madeleine, pour la transformer exactement à l’image qu’il désire en elle, lui refusant ainsi son identité.

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Image : Vertigo, A. Hitchcock

 

Les années 70, la révolution des identités


Comme nous l’indique le philosophe Paul B. Preciado : « L‘identité n’est jamais une essence, toujours une relation ». Les femmes, et avec elles toutes les minorités, vont, à partir des années 70, s’associer dans des mouvements sociaux et artistiques, créant des environnements propices à affirmer leurs identités, aussi éloignées du binôme « masculin/féminin » soient-elles. La contre-culture va transformer l’icône féminine type, remplaçant Marilyn par Candy Darling, superbe transsexuelle et Superstar warholienne. Elle apparaît dans Flesh (1968) de Paul Morrissey, et multipliera les apparitions jusqu’à La Mort de Maria Malibran de Werner Schroeter (1972). En 1971, Paul Morrissey et Andy Warhol signent avec Women in Revolt ! une chronique satirique, grotesque et radicale, du mouvement de libération des femmes, portée par les trois Superstars transexuelles Candy Darling, Jacky Curtis et Holly Woodlawn. Leur humour tranchant et leur présence proprement extraordinaire en font de parfaites combattantes pour la liberalisation du genre féminin. Candy Darling meurt en 1974 du SIDA, mais reste inoubliable en particulier grâce à Lou Reed, qui en fit un personnage de sa chanson "Take a walk on the wild side", et lui dédia Candy says, sublime portrait en chanson.

« What do you think I’d see

if I could walk away from me? » 

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Image : Candy Darling

 

En France, les shows de travestis animaient les nuits parisiennes depuis les années 60. Dans le portrait qu’il consacre à Bambi (2013), Sébastien Lifshitz nous fait découvrir le destin de Marie-Pierre, née Jean-Pierre à Alger dans les années 50, et qui n’acceptera jamais son assignation au genre masculin. En découvrant le show d’un cabaret parisien, elle se décidera à changer de pays, de nom, et à pouvoir assumer ainsi son identité choisie.  C’est avec la force de l’évidence qu’elle raconte un chemin qui n’a certainement pas été aisé. « J’accepte beaucoup de choses. Je veux bien ne pas choquer la société. Mais je veux qu’on me laisse vivre. Et ça je l’ai eu en moi toujours. C’est cette résistance qui a vaincu les résistances de la société. » Comme si ce mouvement qui consiste à se transformer et à « sortir de sa cage », demandait mais aussi générait sa propre force. « La traversée est le lieu de l’incertitude, de la non-évidence, de l’étrangeté. Ce n’est pas une faiblesse, c’est une puissance » : Paul B. Preciado, Un appartement sur Uranus.

 

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Image : Bambi, S. Lifshitz

 

C’est loin de toute scène underground ou militante qu’est née Ovida Delect, mais dans un petit village normand. Après avoir été résistant pendant la Seconde Guerre Mondiale, et avoir mené une vie marié à Huguette, c’est à 55 ans « qu’il » décide d’affirmer l’identité qu’il avait toujours ressentie en lui. En 1986, lorsque pour Appelez-moi Madame (1986) Françoise Romand rencontre et filme ce couple déjà âgé et leur fils post-adolescent, Ovida Delect se présente ainsi : « C’est en tant qu’écrivaine et que poétesse que je suis citoyenne de France et du monde ». Et la beauté du film consiste à proposer un écrin et des images à la hauteur de l’univers lyrique d’Ovida. Entre ces parties fictionnalisées en symbiose avec ce personnage fantasque, Françoise Romand capte aussi toute la complexité et la profondeur de l’amour d’Huguette, désormais compagne d’Ovida, qui a toujours souhaité le meilleur pour elle, mais aussi les attitudes plus ou moins réfractaires des habitants du petit village. Ovida pourrait sans doute s’approprier les mots de Bambi : « Tout ce qui était du domaine du rêve était réalisable ».  

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Image : Appelez moi Madame, F. Romand

 

Queer, ou le trouble dans le genre


S’il est un mouvement culturel, et son pendant cinématographique, pour tordre les barreaux de nos cages identitaires, c’est bien le queer. Au delà d’un possible male gaze ou female gaze, il y a le queer, un style/un regard/un genre/une attitude qui s’amuse des normes et se plaît à les secouer violemment. Le parrain du queer au cinéma étant John Waters, en duo avec sa muse Divine, qui se livrera de film en film à toutes les transgressions les plus trash. En s’inscrivant dans une middleclass américaine pavillonnaire, et en reversant tous ses codes esthétiques et moraux (dans Pink Flamingos (1972), Divine est ulcérée lorsqu’un couple tente de lui ravir le titre « d’être le plus immonde de la Terre »), John Waters a permis de révolutionner l’esthétique genrée. Ses films sont un peu les versions dégénérées, ou plutôt émancipées, des films de Douglas Sirk. Il est aussi l’un des premiers cinéastes avec Warhol à présenter des personnages transsexuels/travestis sans jamais faire sujet de cette caractéristique (à l’inverse d’un Glen or Glenda ou d’un Victor Victoria), provoquant ainsi  une petite révolution de l’image féminine. « L’expérience trans est un tourbillon d’énergie de transformation qui recodifie tous les signifiants politiques et culturels sans qu’il soit possible de faire la césure nette entre hier et aujourd’hui, entre le féminin et le masculin. » Paul B. Preciado, Je suis un monstre qui vous parle 

 

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Image : Divine

 

Par la suite, des cinéastes comme Rainer Werner Fassbinder, Pedro Almodovar, Sébastien Lifshitz, Xavier Dolan ou Yann Gonzalez (ou encore le génial vidéaste Brice Dellsperger) ont développé des univers remplis de personnages non binaires, non genrés ou en plein questionnement de genre, très souvent flamboyants et inoubliables. C’est le cas dans Morrer como um homem (2009) de Joao Pedro Rodrigues, où l’on suit le déclin de Tonia, transsexuelle dont la gloire sur scène est derrière elle, jalouse des nouvelles venues, et tiraillée entre le désir d’une opération pour compléter sa transition, et le poids de la religion, qui l’en retient. Avec son style souvent onirique, Rodrigues invente un personnage à contre courant, puisque tout son entourage la pousse à changer de sexe, alors qu’elle hésite. Comme prisonnière de cet entre-deux, entre la possibilité offerte par la technologie et des craintes mystiques, Tonia est un personnage bouleversant de solitude et de mélancolie. 

Sébastien Lifshitz, encore lui, s’est toujours intéressé à des personnages considérés comme marginaux, des minorités dans les minorités, des « Invisibles » (titre de son documentaire de 2012). En 2004, il donne à la comédienne transexuelle Stéphanie Michelini le rôle principal de son film Wild Side (en référence à la chanson de Lou Reed). Donner le rôle d’une transexuelle à une transexuelle : le geste, dans le cadre du cinéma d’auteur « classique » demeure exceptionnel et précurseur. Et le film de mettre en lumière un univers habituellement dans l’ombre : la prostitué qui retourne dans le Nord de la France s’occuper de sa mère mourante, et les deux hommes qui l’accompagnent. Le trio amoureux au coeur du film transcende totalement la dureté de la vie qui les entoure. Wild Side se situe là, à une distance toujours sensible et juste des corps et des personnes. Un film qui cherche la marge, pas pour s'y perdre, mais bien plutôt pour s'y retrouver.

 

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Image : Mourir comme un homme, J/P. Rodrigues

 

La piel que habito (2011) de Pedro Almodovar pourrait être vu comme une relecture queer et sauvage des Yeux sans visage de George Franju. Dans cette intrigue vertigineuse, le chirurgien Robert Ledgard tente, en toute illégalité, de construire une peau qui puisse résister à tout, en mémoire de sa femme morte dans un incendie. Enfermé dans sa demeure baroque, un cobaye vit dans cette peau expérimentale, et l’on comprendra progressivement que ce cobaye n’avait rien de volontaire, qu’il supporte la vengeance du docteur. Jamais l’apparence physique, la peau dans son plus simple état, n’aura été à se point le pivot d’un récit qui pousse très loin les thèmes de la manipulation et de la transition physique. 

 

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Image : La Piel que habito, P. Almodovar

 

Fuck le cis-tem


Lilly Wachowski ayant récemment confirmé que la saga Matrix comportait une métaphore sur la transition de genre, on ne peut plus douter que le Trouble dans le genre décrit par Judith Butler a déjà bien avancé dans le domaine cinématographique. Et quelques exemples nous entraînent déjà dans le monde de demain. Avec The Ballad of Genesis and Lady Jaye (2011), Marie Losier a documenté un des gestes de transformation les plus impressionnant qui soit. Par amour, les artistes Genesis P-Orridge et Lady Jaye ont décidé de fusionner dans une seule identité, en multipliant des opérations chirurgicales jusqu’à se ressembler parfaitement. Ce geste de transition « convergente » filmé avec tendresse et poésie, nous plonge dans un tourbillon où se mêlent intiment transfert amoureux et transition.

 

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Image : The Ballad of Genesis and Lady Jaye, M. Losier 

 

Et l’avenir ? On peut déjà miser sur les futurs films d’Alexis Langlois, dont les trois premiers courts métrages Fanfreluches et idées noires (2016), À ton âge le chagrin c'est vite passé (2016) et De la terreur mes soeurs (2019) parviennent à inventer un univers totalement « gender fluide », où les personnages nombreux rivalisent d’énergie et de flamboyance. En reprenant les codes de la comédie musicale, des esthétiques kawaï et ultra pop, avec sa Factory et ses Superstars à lui, Langlois s’est battit une armée, dont la visée est clairement posée : « Fuck le cis-tem ». Vengeance fantasmée contre les pensées binaires qui voudraient réduire le monde à deux camps, fêtes intenses pour lutter contre les cauchemars. Ses films battissent tout, un groupe, une pensée du monde, des plans culs, des plans de guerre. C’est totalement jubilatoire, et profondément politique. Car, au delà des questions de genres, la transition est un phénomène bien plus global, que définit Paul B. Preciado dans Un appartement sur Uranus : « Ce sont les processus de transition qui nous permettent le mieux de comprendre la transformation politique mondiale à laquelle nous sommes confrontés (...) Au delà des déplacements géographiques, linguistiques ou corporels, ce qui caractérise les deux voyages, c’est la transformation radicale non seulement du voyageur, mais aussi de la communauté humaine qui l’accueille ou qui le rejette. L’ancien régime criminalise toutes les pratiques de passage. Mais chaque fois que la traversée est possible, la carte d’une nouvelle société commence à se dessiner, avec de nouvelles formes de production et de reproduction de la vie ». 

 

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Image : De la terreur mes soeurs, A. Langlois

Des hommes aux oiseaux, c’est toujours la même histoire, telle que si simplement et subliment contée par Alejandro Jodorowsky : « Birds born in a cage think flying is an illness ». 

Laurence Reymond, collaboratrice à la programmation 

 

Les films


 

Longs métrages

Morrer como un homem, João Pedro Rodrigues

Appelez-moi Madame, Françoise Romand

The Ballad of Genesis and Lady Jaye, Marie Losier

La Piel que habito, Pedro Almodovar

 

Courts métrages d'Alexis Langlois, Fuck the Cis-tem

De la terreur mes soeurs, Alexis Langlois

Fanfreluches et idées noires, Alexis Langlois

À ton âge le chagrin c'est vite passé, Alexis Langlois